Pourquoi la famille des biologistes est eclatee ?

 

Vous avez dit "biologiste" ?

Spontanément, lorsqu'on pense à un biologiste, on pense à un scientifique dans son laboratoire et dans son université. On se le représente en train de réaliser uneexpérimentation longue, pénible et minutieuse, puis en train de soumettre les résultats de ses recherches à la communauté internationale des chercheurs, pour enfin transmettre son savoir lors d'un cours magistral à un amphitéâtre rempli d'étudiants.

Vous m'objecterez – à juste titre – que cette représentation ne concerne qu'un faible pourcentage des biologistes : la majorité des biologistes travaille en effet pour l'industrie agrochimique (conception d'engrais, de pesticides, de terreaux), agroalimentaire (conception de plats préparés et de techniques de conservation) et pharmaceutique. Au terme d'expérimentations tenues secrètes, ces biologistes élaborent des produits destinés „à soutenir l'économie“ et à „soutenir le progrés de la société“, mais sans trop se soucier des effets sur la santé des humains et des écosystèmes : OGMs, mediator, cruzer, thalidomide, glutamate, aspartame, etc... la liste des scandales est très longue.

Il y a donc d'un côté des gentils biologistes, travaillant pour accroître le savoir universel, et d'un autre côté des méchants biologistes travaillant pour accroître l'épargne d'actionnaires peu scrupuleux... STOP ! N'allons pas plus loin, pour deux raisons. Tout d'abord, le monde est complexe. Voir le monde « en noir et blanc » est simpliste et conduit à bien des déceptions. Ensuite, il faut savoir qu'un biologiste n'est pas nécessairement un scientifique.

Eh oui. Pas besoin d'avoir un diplôme d'université ou d'ingénieur pour être un biologiste ! Et je vous dis cela en êtant moi-même biologiste diplômé d'université. Non pas que je veuille diminuer les compétences et le mérite des personnes ayant de tels diplômes, mais parceque, étymologiquement, il existe quatre significations du mot « biologiste ».

« bio » = vie, ce qui vit
« logos » = raison, raisonnement,rationalité
ou parole, verbe, discours

La rationalité de la vie

La première signification de biologiste est celle que nous avons spontanément évoquée : le biologiste est celui qui sait décrire et expliquer les phénomènes vivants. C'est le scientifique, qui veut découvrir les lois de la Nature.

La seconde signification de biologiste est la suivante : est biologiste celui qui, par l'usage du raisonnement et de la rationalité, sait utiliser, guider et transformer les phénomènes vivants. C'est le biotechnicien, l'ingénieur du vivant. On pense là aux ingénieurs agronomes, aux chirurgiens, mais aussi à tous les techniciens et artisans de l'agroalimentaire, à l'agriculteur, à l'éleveur.

La parole de la vie
Les deux autres significations du mot biologiste nous sont moins communes :

Est biologiste celui qui communique, parle et échange avec la Nature. C'est le vieux mythe de l'Homme qui dialogue avec la Nature, afin de briser sa solitude.

Est biologiste celui par qui la Nature parle, s'exprime, aux autres êtres humains – c'est celui qui se fait, littéralement, la voix de la Nature.

On pense là au chaman et au druide, des temps anciens, qui s'adressent à la Nature comme s'il s'agissait d'une entité individuelle. A la place de la rationalité, ce sont la sensibilité et l'empathie qui sont à l'oeuvre.

De nos jours, les rationalistes nous disent que cette conception de la Nature (comme entité individuelle, comme être en soi) n'a pas de sens, et encore moins tout tentative de dialogue avec Elle. Et que voit-on parmi les programmes de recherche scientifique ? Par exemple des projets expérimentaux pour comprendre la communication chez les primates et les mammifères marins et pour tenter de dialoguer avec eux, des programmes d'étude pour identifier les espèces végétales et animales « indicatrices » de l'état des écoystèmes, des programmes de recherche en agriculture biologique pour respecter et maintenir la vie du sol. Bref : les scientifiques veulent comprendre la Nature, communiquer avec elle, « prendre son pouls » . La science d'aujourd'hui fait vivre les vieux mythes de l'humanité.

Revenons à la vision du monde en noir et blanc, opposant le biologiste découvreur de la Nature au biologiste transformant la Nature à des fins égoistes (et pour cela n'hésitant pas à jouer l'apprenti sorcier). En fait, on ne peut pas dire que l'ingénieur de la Nature et le biotechnicien soient la source des problèmes de santé et d'écologie que nous connaissons actuellement. Le problème, c'est que la famille des biologistes est éclatée. Sans aller jusqu'à inclure obligatoirement dans les programmes de formation des biologistes scientifiques et biotechniciens un stage chez les chamans d'Amérique du Sud ou chez les rebouteux de Basse-Normandie, on peut s'interogger sur l'absence généralisée de cours d'histoire et de sociologie de la biologie, qui fait que la quasi-totalité des masters, ingénieurs et docteurs ès biologie n'ont aucune attitude critique vis-à-vis de l'impact de leurs connaissances et de leurs techniques sur la santé des humains et des écosystèmes. Sur mon parcours de biologiste, j'ai rencontré plusieurs étudiants et docteurs très intelligents, fascinés par tel ou tel ensemble de techniques, mais qui personnellement n'allaient jamais se promener à la campagne ou au bord de mer, et qui ne semblaient pas intéressés non plus d'aller au contact de la Nature sauvage. Ils se contentaient de vivre en ville et de travailler en laboratoire. Leur objectif professionnel : avoir un beau bureau au siège de telle ou telle grande entreprise de l'agrochimie ou de l'agroalimentaire, maîtriser telle ou telle technique particulièrement puissante, avoir un bel appartement ... Toutes ces connaissances sur les phénomènes naturels, ils ne les mettaient pas à profit pour leur épanouissement personnel : quel gâchis, mais aussi quel danger pour la santé humaine et pour les écosystèmes naturels que ces personnes pour qui la biologie se résume à un banal travail.

Quelle solution ?
A moins de créer un Institut des Druides et Chamans de France qui puisse dialoguer d'égal à égal avec les académies des sciences et avec les instituts de biotechnologies industrielles, la situation actuelle va perdurer un certain temps. Donc ce qu'il faut faire, ce que chacun de nous doit faire, c'est avoir en soi une famille miniature de biologistes ! Quand nous considérons un phénoméne naturel, que ce soit une feuille qui tombe d'un arbre en tourbillonant, que ce soit un chat qui joue avec une boule de poussières, que ce soit les haricots que nous avons semé et qui nous donnent leurs premières gousses, nous devons être tout autant rationel et pragmatique, que sensible et empathique. Il faut que nous puissions interagir très concrètement avec la Nature, nous ne devons pas nous contenter de paroles et de vues de l'esprit. Mais il nous faut coopérer avec la Nature, au lieu de seulement l'exploiter. Et l'empathie est mère de la coopération.

Benoit Sorel, ancien stagiaire de la formation Agriculture Bio et Filières, Promotion Printemps 2012

12 janvier 2013